Lors de son édition de janvier 2017 de Maison & Objet and more, Élizabeth Leriche, fondatrice et directrice du bureau de style éponyme, mais aussi membre de l’observatoire du salon, a eu une conversation passionnante avec David Le Breton anthropologue et sociologue à propos du silence, thème de cette saison. Si vous n’étiez pas là pour écouter leur conversation, Excellens Magazine vous en propose aujourd’hui un verbatim.

Pourquoi un thème sur le silence ?

Elizabeth Leriche : L’idée du silence était là depuis longtemps. Nous vivons une époque surchargée de bruits, d’images etc. Nous avions besoin d’une pause, d’un retour à la simplicité. Les tendances sont des cycles. Après les tendances très décoratives, il y a un retour au minimalisme et à la simplicité : l’éloge de la lenteur, du savoir-faire et du faire soi-même. Il y a une prise de conscience et un besoin de déconnexion, un retour aux formes simples, calmes et apaisantes. C’est aussi une thématique de société.

David Le Breton : J’ai pris conscience que le silence était de plus en plus rare. En 1997, la tyrannie de la communication débutait avec les portables ; dans les restaurants, avec la musique obligatoire non choisie. L’essayiste suisse, Marx Picard, abordait déjà cette question dans les années cinquante dans son livre Le monde du silence. Avec l’intériorité, l’apaisement, on retrouve le monde, la conversation qui est l’antagonisme de la communication. Le silence est un refuge. Il est difficile de recevoir une œuvre d’art dans le bruit, que ce soit la peinture ou la musique choisie. Le silence et le bruit renvoient à des significations différentes : le bruit est un son affecté d’une valeur négative et qui fait que nous sortons de nous-même, qui nous agresse.

Elizabeth Leriche : Et aujourd’hui, il y a beaucoup de solutions pour vivre mieux et combattre le bruit, atténuer le son, avec le feutre notamment. La maison est l’endroit où on se retrouve et où on se recentre. J’ai proposé un parcours dans l’histoire du silence avec des effets brumeux entre déconnection et dématérialisation. Nous avons besoin d’élever notre esprit, de la nature aussi, nous urbain, pour respirer. Ce sont des moments de pause nécessaires, de paysage imaginaire intérieur. C’est pour cela que nous avons besoin d’objets qui sont plein, simplifié. Dans la scénographie, des mobiles sont là pour nous élever, des alcôves en feutre ou une cloche en liège pour s’isoler. Retrouver le silence pour une meilleure qualité de vie.

01 entrée expo
02 néon silence
03 assiette
03 feutre1
05 feutre2
06 feutre3
07 marbre
08 vase urne
09 vase et coupes
10 vase
11 pièce noire
12 pièce blanche

Le silence se réduit-il au son ?

David Le Breton : Non, le silence ne se réduit pas au son. Certains objets minimalistes nous renvoient à cela. Gaston Bachelard s’est aussi intéressé à ces questions. Quand on rentre chez soi, on veut reprendre son souffle. Le grand problème aujourd’hui, c’est le bruit ambiant notamment le bruit du voisinage dans cette quête d’un univers à soi. Dans un récit inachevé de Kafka (NDLR : l’auteur est mort en cours de rédaction.), Le Terrier, le narrateur mi-animal mi-humain  est assailli par un chuintement, un bruit continue qu’il considère comme un danger potentiel pouvant attenter à sa sécurité. Il cherche en vain la source. On comprend que le bruit ne se contrôle pas. (NDLR : À Paris, la semaine du 23 au 29 janvier a été marqué par la 14e édition de La Semaine du son qui se poursuit jusqu’au 5 février partout en France.)

Le silence peut-il se matérialiser ?

Elizabeth Leriche : Il existe des objets en marbre très poli créés pour se déstresser. C’est une matérialité du silence. Les matériaux chaleureux, le bois, la céramique blanche, des formes archétypales presque comme des silhouettes. Une chambre noire, la poésie du noir. Voir aussi le livre d’Alain Corbin sur l’histoire du silence. Il y a des couleurs du silence : le noir, tous les gris, le bleu. Le travail du studio Nendo avec du mobilier en strate de dégradés (Oki Sato est le designer et fondateur du studio japonais nendo) ou de Guillaume Delvignes, du céramiste Marc Uzan.

Faut-il se tourner vers la pensée orientale qui voit le silence, le vide comme une nécessité pour préparer une émergence ?

Elizabeth Leriche : Nous avons besoin de ce temps de créativité, de silence pour retrouver cette créativité. Il y a par exemple le travail de Nadia Gallardo sur le papier. Nous avons besoin de recul pour reprendre possession. L’objet doit trouver sa bonne place pour nous éviter d’être submergé.

L’objet peut-il être bavard ?

David Le Breton : Il y a des objets qui nous coupent la parole. Un objet bavard nous réduit. Cependant, il ne faut pas faire un éloge naïf du silence. Les dictatures réduisent au silence. Il n’y a pas d’éloge du silence sans éloge de la parole. La dimension propice est le va et vient de la conversation.


Pour aller plus loin sur le sujet du silence :

 

À lire

David Le Breton, Du Silence, Métailié, Paris, 2015, 304 pages, 11 euros.
Alain Corbin, Histoire du silence de la Renaissance à nos jours, Albin Michel, 2016, 216 pages, 16,50 euros.

À écouter

France Inter, Boomerang, jeudi 26 janvier 2017, par Augustin Trapenard, Max Richter au max !
Max Richter, Modular Astronomy
30mn


France Inter, Planète environnement, lundi 23 janvier 2017, par Nathalie Fontrel, C’est du bruit ou du son ?
2mn

En Île-de-France, 21% des habitants considère l’environnement sonore du lieu où ils habitent comme pénible avec un impact négatif tant sur les aspects physiques que psychologiques pour presque un quart des habitants.

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